Pour en venir à être cause de soi-même

à Marcel Conche

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Regardons comment nous vivons en moyenne.
Soit une journée moyenne. Sur 24 heures d’une journée des gens de moyenne région, d’après l’observatoire des couches moyennes, 8 heures sont consacrées au sommeil, 7 heures au travail, 2 heures 30 aux transports, 3 heures 24 à la télé, 1 heure 06 aux repas, 1 heure aux pertes de temps, 20 minutes à la toilette, 20 minutes aux besoins naturels, 10 minutes aux exercices physiques, 7 minutes à l’amour, 3 minutes à la pensée. Ça, c’est une journée moyenne depuis un observatoire. C’est-à-dire sans le vécu de ceux qui la vivent. De ce point de vue, il y en a qui sont mécontents 24 h/24, d’autres, dans les mêmes conditions, qui sont contents 24 h/24, d’autres que ça dépend.
Puis-je être cause de moi-même quand je dors, travaille, subis les embouteillages, mange à la cantine, me lave, défèque, regarde la télé ? Il me reste 7 minutes avec l’autre que j’aime, 3 minutes avec moi-même, soit 10 minutes pour l’essentiel si je ne suis pas d’humeur massacrante, c’est-à-dire fâché avec la vie, la mienne.

– Les 8 heures de sommeil réparateur sont essentielles.
– D’accord. La petite mort quotidienne relève du besoin du corps. Donc, je vais me coucher à une heure raisonnable sans avoir pris d’excitant de la journée : alcool, café, thé, film X, images télé. Et sans prendre de tranquillisant pour dormir comme une masse. Si je rêve, je me laisse rêver. Si je réfléchis, je me laisse réfléchir. La nuit n’est pas stérile.
– Les 7 heures de travail sont essentielles.
– Oui. Comme divertissement au sens pascalien. Sorti de 7 heures de travail, nous nous précipitons pour 3 heures 24 devant la télé, divertissement encore au sens pascalien. Nous passons notre temps à nous fuir. À fuir notre condition : nous sommes mortels. À fuir notre liberté : quel sens donner à notre vie ?
– Tu n’as pas répondu à ma question. Puis-je ne pas travailler ?
– Si tu étais libre de toute obligation de travail – regarde les retraités –, quel serait ton emploi du temps ?
– C’est bien la vie de retraité !
– Du divertissement comme le travail. Pour oublier qu’on passe, pour croire qu’on est heureux, pour passer le temps qui passe.
– Je suis de mon temps. Je regarde le 20 heures.
– Au sortir du 20 heures, dans quel état es-tu ?
– Assez souvent perturbé, indigné. Ça me turlupine.
– N’est-ce pas une dépense provoquée d’énergie, d’émotion, de réflexion, dépense décousue, stérile, inefficace, portant sur des images prises pour la réalité ? Tu connais le poids de ces images dans ton sommeil agité. Le monde en guerre vaut-il que tu n’en dormes pas ?
– Tu ne veux tout de même pas que j’ignore le monde en guerre ?
– Certes non. Mais une fois que tu le sais, faut-il t’en préoccuper ? Te faut-il en connaître les détails, en voir les images ?
– Les causes pour réfléchir aux solutions.
– As-tu le pouvoir de changer le cours des choses ? Es-tu sûr des causes comme des solutions ?
– Non, mais je me sentirais mal de n’être pas concerné.
– Soigne ta mauvaise conscience au lieu de vouloir guérir le monde dans ta tête.
– Peut-être as-tu raison ? Mais à quoi consacrer mes 3 heures 24 de télé ?
– Tu as des désirs, des opinions, des habitudes, des passions, des espoirs, des attentes, des soucis, des projets, des besoins. Peut-être que dans cet ensemble, il y a des choses qui t’embarrassent l’esprit et qui ne valent pas que tu t’en préoccupes ?
– Tu veux que je me dépouille de moi-même après m’être dépouillé du monde ?
– Est-ce toi-même ? Tes opinions sont-elles toi-même ou les autres en toi, le monde en toi ? Tes attentes ne sont-elles pas celles du plus grand nombre ? Tes soucis sont-ils différents de ceux des autres ? Nombre de tes projets : une femme, une famille, une maison, une voiture, des vacances, ne ressemblent-ils pas à ceux des autres ?
– Tu me casses la baraque. Que me reste-t-il ? Mes besoins, mes désirs, mes passions ?
– Les besoins demandent à être satisfaits pour que le corps te laisse en paix et que ton esprit soit libre.
– Ai-je droit aux excès ?
– Ce n’est pas une question de droit. Mais une saine hygiène de vie fera que tu vivras ton quotidien plutôt harmonieusement, que tu prendras de l’âge en ralentissant ton vieillissement, en évitant toutes sortes de maladies qui frappent ceux qui fument, boivent, mangent trop ou mal ou trop peu, et donc, âgé, tu auras encore du tonus, de l’énergie, de l’activité. Évidemment, ce n’est pas garantie à 100 % : accident, maladies infectieuses, patrimoine génétique peuvent contrecarrer les bienfaits quotidiens et escomptés d’une bonne hygiène de vie.
– Et mes désirs ?
– Si les besoins peuvent être facilement satisfaits pour les gens de moyenne région (ce n’est pas encore le cas pour la majorité de l’humanité), et je parle des besoins élémentaires, vitaux, pas des innombrables besoins artificiels des consommateurs auxquels on dit que leur consommation relance la production et donc l’emploi, faisant ainsi croire que le travail est nécessaire pour vivre.
– Je te coupe. Tu ne le crois pas ?
– Objectivement, je ne sais pas quel monde du travail et quel temps de travail seraient nécessaires pour satisfaire sainement les besoins élémentaires de tous dont la liste n’est pas très considérable.
– Peux-tu la dresser ?
– Arrête de me couper. Par contre, je sais que le travail comme la télé, qui sont des divertissements permettant à chacun de passer son temps de vie sur terre dans l’illusion, sont aussi de formidables moyens de contrôle social. Du pain et des jeux, disaient les chefs Romains, voilà ce dont le peuple a besoin et qui suffit à le tenir tranquille. Donc, si les besoins sont assez faciles à satisfaire…
– Ta liste !
– Les besoins sont aujourd’hui formulés en droits de l’homme, en droits de la femme, de l’enfant. Tu les connais donc.
– Merci. Et pour les désirs ?
– Pour les désirs, il n’y a pas que le corps qui s’exprime, il y a l’esprit ; l’imagination ne le laisse pas tranquille, elle galope, délire et le désir a souvent à voir avec le délire : qui désires-tu ? est-ce elle ? Heureusement le désir est intermittent et puis tu peux être maître de ton imagination si tu le veux. Ce sera plus difficile dans le cas de la passion. Là, on est proche de la folie, soit tout seul, soit à deux. C’est peut-être le noir désir qui convoque Marie pour le grand incendie de la passion.
– À quoi tu joues là ?
– À écouter les mots. Après coup, après les coups, ces mots, trouvés comme ça, non articulés, dissociés, tout à coup s’associent, s’articulent, se mettent à parler, font sens, ou semblent faire sens. J’ai connu ça. Une passion où mes premiers mots ont été confirmés par l’histoire que j’ai vécue. J’ai pris conscience de ça, après, quand l’œuvre achevée (terminée), j’ai achevé (j’ai tué) notre histoire.
– Tu t’es brûlé à la passion ?
– Oui.
– Donc, tu n’es pas si maître de toi que tu le crois ?
– Je n’ai jamais dit qu’on pouvait être maître d’une passion. Je n’ai pas voulu l’éviter. J’ai cédé au lieu de résister. Après, c’est l’incendie ou le déluge : défenses emportées, repères détruits.
– Le regrettes-tu ?
– Avec cette souffrance, j’ai réussi à faire œuvre. J’ai eu de la chance.
– Et si à la passion, je préfère l’action ?
– Si tu définis ton être par ce que tu fais, par tes engagements – et ils sont sincères, ils sont profonds et, te connaissant, dans ce que tu fais, tu vises l’excellence – je n’ai qu’une question à te poser : es-tu toi-même, n’est-ce pas encore une distraction ? En te vouant à une cause, politique, syndicale, humanitaire, en te vouant à un projet, culturel, éducatif, sportif, n’oublies-tu pas d’être cause de toi-même, ne te subordonnes-tu pas en te mettant au service d’une cause qui t’est étrangère ? n’aliènes-tu pas ta liberté ?
– Ça te fait plaisir de casser ma baraque ?
– Si je la casse, c’est que ta baraque est fragile. Elle se casse parce que mes questions te révèlent que tes fondations ne reposent pas sur la recherche de la vérité. Cela dit, j’en connais d’autres, le plus grand nombre d’ailleurs, qui seraient plus coriaces que toi. Toi, tu renonces assez vite. C’est un bon signe, le signe que tu entends l’appel de la vérité. Les autres n’entendent pas cet appel. Ils ne renoncent pas.
– À quoi ?
– Aux honneurs, à la richesse, aux avantages sociaux, aux succès ostensibles, aux distinctions, à la notoriété dont il est facile de montrer que ce sont biens illusoires, vains désirs où je me plie aux exigences des autres en croyant me les soumettre.
– C’est vrai que je n’ai pas besoin de ces formes de reconnaissance pour être fier de ce que je fais.
– Si, plus tard, tu jettes un regard sur ta vie et si tu peux dire : j’ai fait ce que je voulais, tu auras bien vécu. Bien sûr, dans les époques paisibles et les pays paisibles, c’est plus facile que dans les temps de catastrophe et les pays déchirés.
– Que faire alors ?
– La guerre, sous toutes ses formes, est une immense et coûteuse distraction. Alors fuir le pays, se cacher, ne pas remplir son « devoir » de soldat, car un devoir patriotique n’est pas un devoir moral, le premier est particulier, le second, universel.
– Mais c’est lâche de ne pas combattre le nazisme !
– Je n’ai aucune obligation morale d’être un résistant, un héros. Il va me falloir résister aux pressions énormes pour que j’entre dans la résistance, il va me falloir résister à la mauvaise conscience. Je n’y arriverai que si je suis convaincu que ma tâche essentielle est d’être cause de moi-même. Armé de cette conviction, j’aurai la force de résister (par la fuite, dans l’illégalité…) à ceux qui veulent m’enrôler, m’embrigader dans une histoire qui n’est pas la mienne. L’Histoire avec un grand H, ce n’est pas mon histoire.
– À supposer que les nazis aient gagné.
– Ils n’auraient pas dominé le monde. J’aurais gagné un pays libre.
– À supposer qu’ils t’aient arrêté.
– Ils arrêtent mon corps. Pas mon esprit.
– Tu peux aller loin comme ça ?
– Ça se déduit de ce que j’ai déjà dit.
– Être cause de soi-même si je comprends bien, ça comporte des risques, c’est prendre des risques. Ne pas faire grève alors que c’est la grève générale.
– Pas nécessairement. Je peux faire grève pour qu’on me laisse tranquille. Et je reste chez moi à m’occuper de ce qui importe : le sens de ma vie.
– Ce que tu proposes, ça ressemble au Socrate de Rabelais : « simple en mœurs, rustique de vêtement, pauvre de fortune, infortuné en femmes, inapte à tous offices de la République, toujours riant, toujours buvant d’autant à un chacun, toujours se guabelant, toujours dissimulant son divin savoir : entendement plus qu’humain, vertu merveilleuse, courage invincible, sobresse non pareille, contentement certain, assurance parfaite, déprisement de tout ce pourquoi les humains tant veillent, courent, travaillent, naviguent et bataillent ».
– À part que Socrate a fait la guerre pour Athènes et qu’il a bu la ciguë par respect d’un jugement injuste. Ça ternit un peu la valeur de sa vie. Ça montre la difficulté d’être cause de soi-même.
– De quoi me faut-il me dépouiller encore ?
– De tes croyances religieuses si tu en as. Elles t’apportent des réponses toutes faites et t’évitent de te poser les questions qui les disqualifieraient. Ces réponses excèdent l’évidence sensible et la raison. Tu les crois sur parole. Tu as perdu ta liberté et ta faculté de penser par toi-même. Évidemment, aujourd’hui il te sera assez facile d’éradiquer tes croyances chrétiennes. Pendant l’Inquisition, né chrétien, et voulant vivre, tu le serais resté, dissimulant ta libre pratique de la pensée. Aujourd’hui, si tu vivais en pays d’Islam, tu aurais du mal. Comme 90 % de l’humanité, aujourd’hui encore, a des croyances religieuses, tu vois bien qu’être cause de soi-même ne peut être qu’un projet personnel, non partageable.
– Y a-t-il encore d’autres obstacles à ce projet ?
– Tes opinions. Tu y tiens. Pourtant tes opinions reprennent des opinions déjà répandues, des opinions communes, plus ou moins justifiées. Et tu resteras ferme, voire entêté sur ton point de vue vieux comme le monde. Ou tu oscilleras d’un point de vue à un autre au gré des arguments et des événements. Comme ton opinion, qu’elle soit ferme ou flottante, n’est pas la seule, si tu veux la partager, il te faut entrer en opposition aux autres. Tu fais la guerre pour défendre ton opinion contre la guerre. Mais la guerre continue malgré ton opinion contre la guerre et malgré ta guerre pour faire entendre ton opposition à la guerre. Tu es en pleine contradiction et dans l’impuissance. Tes opinions valent-elles un tel fiasco ?
– Que faire ?
– Tu conserves ton opinion, mais tu la mets en veilleuse. Tout en l’ayant, tu oublies que tu l’as.
– Donc, tu refuses la démocratie d’opinions, les débats d’opinions ?
– Oui. Mais rien ne t’empêche, si tu en as l’opportunité, si tu as l’opportunité d’agir sur le cours d’une petite chose, par exemple, une énième réforme de l’école, de faire entendre ton opinion, d’y consacrer trois mois, sans illusion, et de retourner à l’essentiel : l’acheminement vers la libre pensée, vers la vie vraiment, qui te demande une hygiène stricte des pensées et une hygiène stricte de vie.
– Je m’aperçois que je ne sais toujours pas ce que c’est qu’être cause de soi-même.
– Ça commence par se déprendre d’être la conséquence de ce qui t’est étranger. Et ça peut te demander des dizaines d’années. Bon travail sur toi pour devenir toi.

Jean-Claude Grosse

dans Pour une école du gai savoir, Les Cahiers de l’Égaré, 2004

Déjà publié le 2 July 2010

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