Mécréance et discrédit par Bernard Stiegler

Extraits du résumé du livre:

On pourrait avancer que la première des démarches de Bernard Stiegler est un effort pour comprendre les ressorts de ce qu’il nomme la misère symbolique, mère d’une grande part des souffrances paraissant affecter les citoyens des sociétés occidentales, pourtant favorisés par un niveau de vie 10 à 50 fois supérieur à celui de leurs homologues du tiers-monde.

D’où provient cette misère symbolique ? Du statut d’individu- consommateur que veulent imposer aux citoyens les grandes entreprises modernes. Ces entreprises sont le plus souvent américaines ou sous contrôle du capitalisme financier américain, car l’économie américaine domine à 70 ou 80% les PNB mondiaux. Mais leurs émules dans les pays européens ou dans les pays émergents telle l’Inde et la Chine ne procèdent pas différemment. Pour survivre, les unes et les autres doivent accepter la règle du jeu fixée par les majeures. Cette règle est simple. La compétition mondiale leur impose d’élargir sans cesse et fidéliser les effectifs de leurs clients, tout en comprimant sans cesse leurs coûts salariaux. Pour cela, elles se battent certes en terme de produits : types, qualité, coût. Mais elles comptent de plus en plus sur la publicité, conçue comme une véritable mise en condition. Pour être efficace, cette mise en condition doit viser à retirer tout sens critique au client, en faire un robot-acheteur, jamais satisfait, toujours prêt à de nouveaux achats et par conséquent toujours prêt à travailler davantage, fut-ce avec des salaires en baisse, pour se les procurer.

Le phénomène n’est pas nouveau. L’histoire montre que depuis les origines, les institutions religieuses et les dictatures politiques ont cherché à se donner de solides fondations culturelles, autrement dit à utiliser l’endoctrinement et la propagande pour contrôler les individus voulant échapper aux normes. Mais dans les sociétés démocratiques occidentales (tout au moins en Europe), on pensait ces époques révolues. C’était un manque de clairvoyance. Le pouvoir d’asservissement était seulement en train de changer de mains. La tyrannie ayant horreur du vide, ce sont les grandes entreprises qui ont pris le relais des dictatures, soutenues en sous-main par de nouvelles formes de tyrannies politiques menant la guerre des contenus culturels (la softwar), la principale de ces tyrannies aujourd’hui étant la super-puissance américaine qui veut soumettre le monde à son pouvoir.

Or, affirme Bernard Stiegler, l’individu-consommateur produit par les publicités commerciales et les conditionnements politiques subliminaux n’est pas heureux, contrairement aux affirmations de ces mêmes publicités qui prétendent lui apporter le bonheur. Appartenant à une foule indifférenciée d’individus- consommateurs, reproduisant à peu près en même temps les mêmes actes de consommation, soumis aux mêmes injonctions ou aux mêmes manipulations diffusées par les médias de masse, il perd peu à peu tout sens de sa singularité, se transforme en zombie. Il doit surtout éviter de penser par lui-même. La phrase révélatrice de Patrick Le Lay, « TF1 est là pour vendre de la disponibilité intellectuelle à Coca-Cola et McDonald’s », qui a tellement frappé les observateurs du PAF à la fin de l’année 2004, paraît à l’auteur résumer à elle seule l’essentiel du problème. Par disponibilité intellectuelle, il faut évidemment entendre l’incapacité à prendre le recul critique nécessaire pour se rendre compte qu’un individu normalement constitué ne peut se donner comme seul idéal la consommation ad nauseam des deux produits cités ou de leurs homologues des gondoles des super-marchés.

Là, le livre de Bernard Stiegler nous paraît particulièrement original. Il ne se limite pas à une critique de la société de consommation et des valeurs imposées au monde par le capitalisme américain. Il propose un remède venant spécifiquement du domaine de la culture. Qu’est-ce qui peut s’opposer à l’entreprise de mise en tutelle des individus par la massification et la dépendance aux biens de consommation ? Le fait qu’ils se comportent en acteurs désireux de prendre en mains leur avenir, désireux de se réaliser eux-mêmes. Et dans quels domaines pourraient-ils le mieux le faire, si les perspectives de la vie professionnelle ne leur en offre pas le loisir, comme c’est souvent le cas ? Par la culture ? Mais qu’est-ce alors que la culture ? Est-ce que ce sera la consommation, à nouveau passive, de biens dits culturels fabriqués en série par les médias industriels et porteurs des grands messages publicitaires destinés à encourager la consommation passive ? Certainement pas. La culture doit être création. Autrement dit, l’individu-consommateur n’échappera à sa dépendance qu’en se transformant en créateur – que ce soit professionnellement, s’il le peut, ou dans le reste de son temps libre.

Mais comment devenir créateur alors que depuis l’enfance on a été conditionné pour consommer passivement des images et des idées toutes faites ? Il faudra pour cela remonter en soi-même afin de retrouver les racines de ce que l’auteur appelle l’individuation, individuation des individus, individuation des groupes sociaux. Il parle aussi de « narcissisme primordial ». L’hypothèse de base est que chaque personne possède une richesse intérieure qu’elle a besoin d’exprimer et de communiquer. Mais il ne s’agit pas alors d’un simple nombrilisme, celui que la publicité commerciale ne cesse de flatter. C’est plutôt une exploration au-dedans de soi (un soi à découvrir fut-il effrayant) et aussi une exploration du monde tel qu’on souhaiterait le transformer par son action. Les artistes authentiques connaissent bien ce besoin d’expression. Ils ont « quelque chose à dire » sans savoir au départ de quoi il s’agit, et ils se construisent en tant que personne dans le même temps qu’ils construisent leur œuvre. C’est ensuite seulement qu’ils se préoccupent de la façon dont cette œuvre sera comprise par le public(3). Ce besoin fondamental d’aller à la quête de sa vérité est aussi ressenti, d’une certaine façon, par les groupes sociaux, de quelque nature qu’ils soient. Chacun d’eux, s’il est doté d’une personnalité collective suffisante, souhaite explorer le monde à sa façon, et y laisser sa marque. On retrouve là une des propriétés d’Homo sapiens, exprimée avec un lyrisme magnifique par le film éponyme de Jacques Malaterre (France 3).

On comprend bien alors que cette quête de soi et de sa vérité soit pour l’individu le vrai secret du bonheur. Qu’en est-il des responsables politiques. Si comme le font la plupart d’entre eux ils se comportent en « mécréants », se mettant au service des campagnes de marketing visant à dépersonnaliser les citoyens, ils ne récolteront que le « discrédit ». D’où le titre du livre. Au contraire, des responsables politiques dignes de ce nom devraient s’efforcer de procurer aux créateurs (c’est-à-dire potentiellement à tous les citoyens) les services immatériels non marchands qui leur permettront d’enrichir et approfondir la recherche d’un monde à construire : accès gratuit à l’éducation et à la formation, accès gratuit aux sources de connaissances et aux œuvres existantes, accès à des lieux de création ouverts pour les arts exigeant des ateliers, possibilité de se faire connaître et reconnaître en dehors des campagnes de marketing.

http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2005/jan/stiegler.html

Déjà publié le 13 December 2007

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