Les mystères de la lecture ? (1)

Eclos ayant inauguré avec Le verre est solide ? la catégorie science, je vais essayer d’enrichir cette nouvelle catégorie avec quelques articles sur la lecture.

Je viens de commencer un livre passionnant : « Les neurones de la lecture » par Stanislas Dehaene

Les neurones de la lecture

 

Le sujet : étude scientifique par un spécialiste de la psychologie et de l’imagerie cérébrale d’une de nos activité quotidienne.

Je vous recommande sa lecture, mais je vais quand même tenter de vous en donner les grandes idées en résumant les points essentiels au fur et à mesure de ma lecture

Au premier abord, l’opération de la lecture semble magique: il nous suffit de poser le regard sur un mot et, sans le moindre effort apparent, notre cerveau nous donne accès à son sens et à sa prononciation. Ce problème n’est pourtant pas simple, puisque les meilleurs logiciels de reconnaissance s’y frottent toujours avec difficulté.

L’information visuelle doit être extraite, distillée, puis recodée dans un format qui restitue la sonorité et le sens des mots. Nous avons besoin d’un algorithme de décodage, semblable dans son principe à celui d’un logiciel de reconnaissance de caractères, capable de passer des taches d’encre de la page aux mots qu’elle contient. Sans que nous en ayons conscience.

Notre cerveau réalise une série d’opérations sophistiquées dont les principes commencent seulement à être compris .

Ce premier article sur l’oeil est le moins impressionnant, mais il est indispensable à la comprehension de la suite

l’œil.

Seule la région centrale de la rétine, appelée la fovéa, est riche en cellules photo réceptrices
de très haute résolution, les cônes. Cette région, qui occupe environ quinze degrés du champ visuel, est la seule zone de la rétine réellement utile à la lecture.

L’étroitesse de la fovéa est la raison principale pour laquelle nous bougeons incessamment les yeux au cours de la lecture.
De surcroit, nous ne parcourons pas le texte de façon continue Au contraire, nos yeux se déplacent par petits mouvements discrets, par saccades. Vous en effectuez actuellement quatre ou cinq par seconde afin d’amener ces mots dans votre fovéa.
Afin de mesurer tout cela et vérifier plus directement ce que nous voyons d’un texte, George W. McConkie et Keith Rayner ont développé une méthode expérimentale.
La méthode, dite de la « fenêtre mobile», permet de créer une illusion de texte sur un écran d’ordinateur. Elle consiste à équiper un volontaire d’un appareil de détection des mouvements de l’oeil et à le coupler à un ordinateur de façon à modifier l’affichage du texte en temps réel. Ainsi peut-on programmer l’ordinateur pour n’afficher que quelques caractères de part et d’autre du point de fixation du regard, toutes les autres lettres de la ligne étant remplacées par des « x ». À titre d’exemple, la première phrase de À la recherche du temps perdu de Marcel Proust apparaîtrait ainsi :

Longtemps xx xx xxxx xxxxxx xx xxxxx xxxxx.

Dès que le regard bouge, l’ordinateur rafraichit l’écran afin de toujours présenter les lettres adéquates à l’endroit où l’on regarde, et des « x » partout ailleurs:
xxxxxxxxs je me suix xxxxxx xx xxxxx xxxxx.
xxxxxxxxx xx xx xxis couché dx xxxxx xxxxx.
xxxxxxxxx xx xx xxxx xxxxxx de bonne hxxxx
xxxxxxxxx xx xx xxxx xxxxxx xx xxxne heure.
J’ai trouvé ailleurs sur internet un petit crobard qui montre le matos utilisé par des chercheurs de Nice:

Dispositif de simulation dela lecture

C’est ainsi que McConkie et Rayner ont fait une découverte remarquable et paradoxale:

Pour le sujet de l’expérience, cette manipulation est indétectable. Pour peu que l’on laisse suffisamment
de lettres correctes de part et d’autre du point de fixation, le lecteur ne s’aperçoit de rien et croit avoir sous les yeux une page normale. En somme, il est aveugle dans une grande partie de son champ visuel et ne le sait pas.

Au moment où il se produit, le changement de lettres n’est pas visible parce qu’il survient au pic de vitesse de l’oeil, à un moment où l’image rétinienne est rendue floue par le déplacement. Lorsque le regard se pose, tout a l’air normal.

Nous n’identifions vraiment que de dix ou douze lettres par saccade: trois ou quatre lettres à gauche du centre du regard, et sept ou huit lettres à droite. Au-delà de cette zone, que l’on appelle l’empan de perception visuel des lettres, l’expérience montre que nous ne sommes pratiquement plus sensibles à l’identité des lettres, mais seulement à la présence des espaces qui délimitent le mot suivant: en nous fournissant des indices de longueur, ces espaces nous permettent de préparer la prochaine saccade afin que le regard atterrisse assez près du centre du prochain mot.

Notre fenêtre de perception d’une page est non seulement réduite, mais asymétrique: chez les lecteurs du français, la perception des lettres est biaisée en faveur de la droite, en sorte que nous percevons environ deux fois plus de lettres à droite de la fixation du regard qu’à gauche. Cette asymétrie provient de la direction de lecture. Chez le lecteur de l’arabe ou de l’hébreu, dont le regard parcourt la ligne de la droite vers la gauche, l’asymétrie
de l’empan visuel s’inversent.

En résumé, les contraintes que l’œil impose à la lecture sont considérables.

La lecture n’est qu’une succession d’aperçus du texte, qui est appréhendé presque mot à mot.

Ces contraintes sont inamovibles: voilà une première preuve que notre organisation biologique contraint nos apprentissages culturels. il est certes possible de s’entrainer à optimiser nos saccades visuelles, mais la plupart des bons lecteurs, qui lisent aux alentours de 400 à 500 mots par minute, sont déjà proches de l’optimalité: avec le capteur rétinien dont nous disposons.

Les mille et une figures des caractères

Le problème essentiel est de repérer ce qui ne varie pas -la suite de lettres -en dépit des mille et une figures que peuvent prendre les caractères.
C’est ce que l’on appelle le problème de l’« invariance perceptive» .

La grande prouesse de notre système de reconnaissance des mots consiste à satisfaire deux exigences qui semblent contradictoires: négliger les variations inutiles, même si elles sont massives, tout en amplifiant les différences pertinentes, même si elles sont très petites.

Un deux trois ‘exemplepour la lecture’

Sans que nous en ayons conscience, notre système visuel compense automatiquement des variations énormes de taille ou de police des caractères. Il nous donne accès à l’identité abstraite du mot quelle qu’en soit la représentation graphique. Cependant, notre système visuel prête également attention à de minuscules changements de forme. li suffit qu’un seul trait vienne à changer, comme la boucle de la lettre « e » dans les mots « deux» et « doux», pour que toute la chaine de traitement du mot bascule et entraine avec elle la prononciation et le sens.

Confronté à toutes ces variations, notre système visuel doit, s’il veut parvenir à lire, placer dans la même catégorie des formes remarquablement différentes. Une partie du problème peut certes être résolue par des moyens visuels simples. La voyelle « 0», par exemple, se distingue aisément par sa forme ronde et close, quelles que soient sa taille et sa police. Un détecteur visuel de la lettre « 0 » n’est donc pas difficile à construire. Mais d’autres lettres soulèvent des difficultés particulières. Bien qu’il nous paraisse évident que les formes « r », « R », « r » et toutes les formes manuscrites représentent la même lettre, un examen attentif montre que cette association est parfaitement arbitraire -pourquoi la forme. « e» n’aurait-elle pas été aussi appropriée pour représenter la minuscule de la lettre « R » ? Seuls le accidents de l’histoire en ont décidé ainsi.

Cette connaissance abstraite résulte probablement de l’existence de détecteurs de lettres, des neurones capables de repérer l’identité des lettres derrière des formes de surface très différentes. L’expérience montre qu’un peu d’entrainement suffit PoUr dÉcOdEr, À uNe ViTeSsE pRaTiQuEmEnT nOrMaLe, DeS pHrAsEs dOnT LeS LeTtReS sOnT altErNaTiVeMeNt É RiTeS eN mAjUsCuLeS eT eN mInUsCuLeS .

Comme cette invariance de casse, la capacité d’attention aux détails pertinents résulte d’années d’apprentissage. Le même lecteur qui voit immédiatement la différence entre les lettres « e » et «0 », et l’absence de différence entre « a » et sa forme manuscrite , ignore probablement que Lettre hebreu 1 et lettre hebreu 2 sont des lettres hébraïques différentes.

Comment notre système visuel résout-il le problème de la reconnaissance invariante des mots?

ou autrement dit , quelles sont donc les parties pertinentes d’un mot?

Disséquons ensemble le mot « déboutonner», par exemple. Nous y trouvons un préfixe « dé » et un suffixe « ner » qui encadrent et nuancent l’élément central, le mot au sein du mot, la racine « bouton ». Tous ces éléments s’appellent des « morphèmes» : ce sont les plus petites unités de sens que contiennent les mots. L’assemblage des morphèmes détermine le sens du mot. La décomposition en morphèmes permet même de comprendre des mots que nous n’avons jamais lus, comme « retrocher» (nous comprenons qu’il s’agit de refaire l’action de « trocher », même si le sens de celle-ci nous échappe).

De nombreuses données expérimentales démontrent que, dans un temps très bref, et même inconsciemment, notre système visuel extrait les morphèmes des mots. Par exemple, si l’on vous présente très brièvement, sur un écran d’ordinateur, le mot «fillette », vous allez ensuite prononcer plus rapidement le mot «fille» lorsque vous le rencontrerez ultérieurement. La présentation du mot « fillette » semble pré activer le morphème [fille] et ainsi faciliter sa reconnaissance ultérieure. On parle d’effet d’« amorçage », car la lecture d’un mot « amorce» la reconnaissance des mots reliés, un peu comme on amorce une pompe.

Et tant pis, bien sur, si cela ne fonctionne pas à tout coup -une baguette n’est pas une petite bague, ni une mandarine la femme d’un mandarin, ni un concubin un imbécile sous la coupe de Fidel Castro ! Ces erreurs seront rectifiées plus tard, par les autres niveaux de décomposition du mot.

Continuons donc à dé habiller le mot « déboutonner ». Le morphème « bouton» lui-même n’est pas indivisible. il se compose de deux syllabes [bou] et [ton], elles-mêmes composées chacune d’une consonne et d’une voyelle: [b] [ou] [t] [on].

On voit poindre ici une unité nouvelle, essentielle à la lecture: le « graphème ». Il s’agit d’une lettre ou d’une suite de lettres qui représente une seule catégorie élémentaire du langage parlé, un « phonème ». Dans de nombreuses langues, certains phonèmes, comme le son ou, s’écrivent avec plusieurs lettres.

Notre système visuel a appris à traiter ces groupes de lettres comme des unités à part entière, au point que nous ne voyons pratiquement plus les lettres qui les composent.

Tentons une expérience simple: essayez de détecter, parmi le mots suivants, ceux qui contiennent la lettre « a »:

barrage
métal
dépôt
eau
chat
polo
réchauffer

Avez-vous ressenti un léger ralentissement pour les mots « eau» et « réchauffer», où la lettre « a » est enchâssée dans un graphème complexe? L’étude des temps de réponse dans de telle situations montre clairement que notre cerveau ne s’arrête pas au niveau de la lettre, mais regroupe automatiquement ces dernières en graphèmes appropriés – ce qui rend opaque la présence de la lettre « a» dans des groupes de lettres comme « eau» qui forment une unité de lecture .

De même, les graphèmes se regroupent en syllabes. Voici une démonstration simple que notre système visuel est sensible aux syllabes. Vous allez voir des mots de cinq lettres, essayez de vous concentrer exclusivement sur la lettre centrale et de dire à haute voix si elle est écrite en caractères normaux ou gras:

Liste 1 : COLZA PALET BONDI LAPIN
Liste 2 : VODKA RADIN CARTE MINET

Avez-vous ressenti une plus grande difficulté pour la première liste que pour la seconde? Dans la première liste, le coloriage en caractères gras ne respecte pas la frontière des syllabes -le L de PALET, par exemple, apparait en gras alors que le reste de la syllabe ET est en caractères simples. La confusion qui en résulte induit un ralentissement mesurable de nos réponses!? Elle témoigne que, même lorsque cela nous gêne et que nous souhaiterions l’éviter, notre système visuel ne peut pas s’empêcher de décomposer automatiquement les mots en constituants élémentaires.

Bon je m’arrête pour aujourd’hui, je vous ai déjà résumé 50 pages du bouquin. Je suis pas sur d’aller jusqu’au 478 pages mais bon je vais essayer de continuer .

Prochain épisodes: Pourquoi les écoliers italiens ne font pas de dictée et pourquoi une éventuelle réforme de l’orthographe serait si compliquée bien que nécessaire.

5 réponses sur “Les mystères de la lecture ? (1)”

  1. « En résumé, les contraintes que l’œil impose à la lecture sont considérables » et inversement?

    Sinon très bien cet article. Cela nous permet de mieux comprendre comment fonctionne notre cerveau. Ca serait bien aussi de savoir ce que cela implique au quotidien. Par exemple comment les publicitaires peuvent exploiter cela pour nous faire acheter plus ou comment un homme politique va ficeler son pamphlet pour convaincre un maximum de gens. Ca serait pour les conséquences négatives. Après il y a les avantages que l’on peut en tirer : réforme de Laure Tografe, apprentissage accéléré de langues étrangères, etc…

  2. Qaund j’ai vu ton commentaire, je me suis jeté sur le site pour voir comment d’autres avaient réussi à résumer ce bouquin.
    et boum grosse deception, l’auteur du site s’en tire avec un pirouette :Nous n’entreprendrons pas de résumer ici le travail extrêmement minutieux et pourtant clairement présenté auquel l’auteur s’est livré dans « Les Neurones de la lecture» …. Il faut lire ces chapitres en détail.
    Et voilà l’affaire est entendue, il faut lire ces chapitres dans le détail.
    C’est justement ce que je veux vous éviter.
    Alors un peu de patience, j’ai pas encore fini , mais je vous promet qu’il y aura une suite 🙂

  3. Désolé de t’avoir déçu! Mais le commentaire des livres n’est pas effectivement leur résumé. J’aime bien la manière dont ils traitent des livres sur ce site car justement ils étendent le sujet des bouquins aux multiples implications possibles. Et puis leur but n’est pas de paraphraser les livres, mais d’en extraire les idées principales. On compte donc sur toi pour le vrai résumé ;-)!

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