De l’intérêt des cloches dans les monastères

J’ai lu cette page dans le livre « L’étonnement philosophique » de Jeanne Hersh, sous-titré « Une histoire de la philosophie ».

Cette dernière a été l’élève du philosophe Allemand Karl Jaspers, elle a été pendant 20 ans professeur de philosophie à l’Université de Genève, et elle a dirigé la division de philosophie à l’Unesco. Voici le texte (c’est dans le chapitre sur « La Renaissance ») :

« Le rapport entre le Moyen Age et cette époque nouvelle [la Renaissance] a été conçu de façon très différente selon les auteurs. Certains ne retiennent que les contrastes entre les deux, si bien que la seconde ne constitue qu’une réaction à la première. D’autres au contraire soulignent les continuités. Il y a sans doute les deux : des contrastes et des continuités. Le sociologue Lewis Mumford a mis en évidence un intéressant exemple de continuité. Selon lui, les cloches des monastères ont contribué à rendre possible et à préparer le monde moderne de la science et de la technique. En ce temps, les gens n’avaient pas de montre, et les moines qui se rendaient au travail dans les champs éloignés appartenant à leur monastère ne savaient pas l’heure. Or il y avait chaque jour plusieurs services religieux auxquels ils devaient assister. On sonnait donc les cloches pour les réunir. C’est ainsi que les cloches rythmèrent la vie de toute la journée, non seulement celle des moines mais aussi celle des habitants des villages alentour, et tous prirent l’habitude de coordonner leur existence au long de la journée. Au son des cloches, les familles se livrèrent au même moment à des occupations analogues.

La portée d’une telle manière de vivre, nous pouvons aujourd’hui l’apprécier par contraste, en constatant les énormes difficultés que rencontre l’organisation du travail industriel dans les pays en développement, où le manque de coordination dans le temps constitue un des obstacles essentiels. Lorsqu’on n’a pas l’habitude, dans une société donnée, de se réunir, pour l’exécution d’une tâche déterminée à une heure et en un lieu donnés, rien ne va plus. Et aucune industrie n’aurait pu se développer si la population européenne n’avait pas au préalable soumis son rythme de vie commun à la sonnerie des cloches. Une remarque historique comme celle-là a de l’importance. Elle met en lumière la complexité concrète des conditions nécessaires à tout nouveau comportement social et à tout développement intégré. Si on se réfère en revanche, non au Moyen Age, mais à l’Antiquité, on verra que, d’après les textes grecs et latins, les gens prenaient rendez-vous pendant une période approximative de trois heures, entre six et neuf heures, par exemple. »

4 réponses sur “De l’intérêt des cloches dans les monastères”

  1. Intéressant …
    Je pense qu’il en va de même pour l’appel du minaret chez les musulmans …
    Chez les bouddhistes <>
    Ce qui laisserait à penser que c’est un besoin concrétisé et pas un résultat.
    D’où on pourrait en conclure que la cause n’est pas toujours là où elle semble être d’évidence…

  2. Pour compléter cet article , je voulais rappeler que les montres et autres horloges modernes nous ont habituées à un écoulement linéaire du temps tout au long de la journée et de l’année.
    Le temps qui s’écoule entre 10h00 et 11h00 le 22 décembre est identique à celui qui s’écoule entre 22h00 et 23h00 le 21 juin.
    Il n’en a pas toujours été ainsi . Du temps des romains et au moyen age la durée d’un heure dépendait de la saison et du moment de la journée. Travailler 8 heures en été était bien plus long que de travailler 8 heures en hiver comme l’illustre ce graphisme.

    le temps des romains

    Nos horloges modernes seraient certes un peu plus complexes, mais nous serions plus en phase avec la nature 😉

  3. Oui c’est cette manière de mesurer le temps qui a enclenché le processus de modernisation, c’est bien décrit dans ce livre : L’histoire de l’heure : l’horlogerie et l’organisation moderne du temps (une bonne partie consultable sur Google books)
    Après je pense que c’est une condition nécessaire mais peut-être pas suffisante, il y a d’autres facteurs qui jouent (comme l’apparition de grands esprits scientifiques comme Galilée : ça ne se décrète pas). Le premier pas était le rythme des cloches des monastères, le second a été l’invention des horloges, les musulmans n’ont peut-être pas franchi ce second pas, c’est pour ça qu’ils n’ont pas évolué de la même manière ? Toujours est-il qu’ils ont eu aussi leur âge d’or, mais après (à partir du 14e siècle à peu près) ils ont stagné…

  4. Tout ce que je retiens c’est que c’est encore à cause de la religion que je dois me lever si tôt tous les matins en même temps que tous ces gens qui vont se jeter dans les embouteillages !!! 😀

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