Blues de la musique, blues de la société, blues du peuple

Ne nous voilons pas la face, le business de la musique ressemble par certains aspects à un vrai champ de ruines. Rien ne sera plus jamais comme avant. L’affaire Radiohead n’est qu’une des nombreuses répliques d’un séisme qui secoue toute l’industrie du phonogramme et dont l’épicentre se situe manifestement à Londres, une nouvelle fois.

Je me demande si le parallèle avec les sixties ne va pas plus loin. Nous sommes en train de vivre une nouvelle révolution musicale. Qui peut le nier ? Et c’est probablement ce qui provoque la réaction des forces les plus conservatrices du marché et de la société. Surveillons, filtrons, punissons ! C’est la seule réponse qu’elles sont capables d’apporter aux mutations en cours, avec pour seul souci de préserver l’ordre établi, au mieux de certains intérêts.

« La musique a toujours été, dans l’histoire, avant-gardiste des grandes évolutions politiques et économiques », rappelle sur son blog Phil Axel, dans une note consacré à son nouvel ouvrage (La révolution musicale, « libérté, égalité, gratuité »), à paraître le 23 novembre prochain. Jacques Attali, qui en signe la préface, l’avait déjà mis en évidence dans un essai sur la musique populaire (Bruits), paru pour la première fois en 1973.

Dans quelle mesure le champ de ruines de l’industrie musicale n’est-il pas, finalement, le reflet du champ de ruine de la société toute entière ? Une société confrontée à de multiples urgences, qui va devoir se préparer à enchaîner Grenelle sur Grenelle.

Ebranlement intérieur

D’une certaine manière, cette société a le blues. Elle n’a pas encore vraiment pris la mesure des enjeux auxquels elle va devoir faire face au cours des décennies qui viennent, mais elle pressent déjà l’ampleur des bouleversements qui s’annoncent. Même les mieux lotis d’entre nous ont du souci à se faire. Ordres établis, frontières, certitudes, vanités, rien de tout cela ne va résister à la fonte des glaciers. Au fond de nous-mêmes, nous le savons déjà.

Dans ce contexte d’ébranlement intérieur, face aux incertitudes de l’avenir, la musique est un refuge. C’est parce que j’ai le blues que je chante. Et c’est en chantant que je partage ce blues, que je véhicule ses émotions : de l’amour, une peine, un sentiment d’injustice.

La vrai vertu de ce chant est d’avoir une portée universelle et de pouvoir toucher des milliers de coeurs instantanément. Il n’appartient à personne, ou plutôt il nous appartient à tous, à nous tous qui sommes le peuple, et qui avons parfois le blues. Ne serait-ce que pour cette raison là, la musique n’est pas une marchandise comme une autre. Et elle ne se réduit certainement pas à une simple propriété intellectuelle. Elle est aussi une culture. Une mémoire de nos existences. Un brassage de cultures et de mémoires.

Au cours des dix dernières années, le numérique a permis aux nouvelles générations de se réapproprier la musique populaire, et de transformer Internet en nouvelle corne d’abondance. D’une certaine manière, les artistes se réapproprient eux aussi progressivement leur musique. Et une relation « de pair à pair » s’instaure entre eux et le public – Radiohead vient d’en faire symboliquement la démonstration -, qui dessine les contours d’un nouveau contrat social.

Un embryon d’hyperdémocratie

La naissance du peer-to-peer n’est pas anecdotique. C’est un mode de relation et d’organisation participatif, qui remet toutes les hiérachies à plat et qui, nous le pressentons bien, en tant que citoyens de la nouvelle société de l’information, est l’embryon des modes d’organisation hyperdémocratique des sociétés du futur, pour peu que nous nous donnions la peine de les construire.

« Nous n’avons pas besoin de prêtres pour parler à Dieu », affirme Saul Williams, dont le nouvel album, The Inevitable Rise and Liberation of NiggyTardust!, produit par le chanteur de Nine Inch Nail, Trent Reznor, peut être téléchargé gratuitement sur Internet (@192 Kbps sans DRM) ou moyennant un petit coup de pouce de 5 dollars (@320 Kbps ou au format FLAC). La légitimité de certains intermédiaires ne va plus de soi.

« Je crois que les artistes et les managers s’interrogent aujourd’hui sur le manque d’anticipation des grandes maisons de disques et sur leurs facultés d’adaptation aux nouvelles conditions du marché », m’expliquait la semaine dernière Daniel Margules, manager de MC Solaar, lors d’un entretien pour un article à paraître la semaine prochaine dans Musique Info Hebdo.

Mais « Le business ne pourra pas se perpétuer si tous les artistes déjà établis tirent la couverture à eux, me faisait remarquer en contre-point Marc Thonon, fondateur du label indépendant Atmosphériques, qui a lancé des artistes comme Louise Attaque ou Ad-del Malik. Dans notre métier, où 20 % des artistes génèrent 80 % des revenus, si ceux qui rapportent de l’argent quittent le navire, les labels vont se retrouver à ne faire que du développement ». Et ils auront de moins en moins les moyens d’en faire.

Toutes les digues sont en train de céder face à la montée des eaux, et ceux qui ont bâti leur fortune à l’abri de ces digues sont menacés de tout perdre. Les majors du disque, cependant, parviennent encore à maintenir un certain vernis, grâce au visage ravalé d’une multitude de vieilles gloires.

Le « big » sauvetage des apparences

C’est assez pathétique de les voir battre ainsi le rappel de tous les pré-retraités de la pop music (Genesis, The Police, The Eagles, etc.) pour perpétuer l’illusion du spectacle, en jouant sur la corde sensible de la nostalgie.

Mais ce qu’on nous vend en réalité, c’est une culture de sexagénaires, un monde de sexagénaires, des valeurs de sexagénaires, du réchauffé, du déjà vécu, le modèle d’une société figée dans une sorte d’adolescence éternelle et tardive dont Mick Jagger ou Phil Collins seraient les icônes, dont Madonna incarnerait encore l’éternel féminin à près de 50 ans, et qui se voudrait immuable. Quelle illusion ! Et surtout, quel déni de la jeunesse !

La triste réalité, c’est que Marc Thonon se retrouve aujourd’hui privé des locomotives qui lui permettaient d’investir dans le développement de nouveaux talents, parce qu’Universal Music a retiré ses billes de son label et repris leur contrat, ce qui lui permet certes de repartir à zéro, sur ses fonds propres, mais l’entreprise est fort périlleuse, vu les conditions actuelles du marché.

On voit très bien, à cet égard, que deux tendances sont à l’oeuvre. Celle, conservatrice, d’une part, qui privilégie la sauvegarde d’un certain patrimoine contre vents et marées, dans un mouvement de concentration, et capitalise sur les ors du passé. Et celle, beaucoup plus progressiste, d’autre part, qui continue à cultiver son indépendance et la prise de risque artistique et commerciale, et va de l’avant, dans un mouvement d’expansion.

Et c’est au public, me semble-t-il, de faire preuve de discernement, de donner de moins en moins prise au marketing de masse et hors d’âge des multinationales de la musique et de soutenir mordicus, aussi bien des artistes franc tireurs comme Radiohead que des labels indépendants comme Atmosphériques, qui incarnent un véritable esprit d’entrepreunariat culturel.

La fin du contrôle

La jeunesse est porteuse de révolte, et la musique nourrit cette révolte. Quarante ans après mai 68, les nouvelles générations viennent nous redire qu’il est interdit d’interdire – de télécharger, notamment, mais pas seulement. Que quoique nous fassions, elles prendront la tagente et continueront à tisser de nouveaux liens sociaux sur les réseaux autour de la musique.

Par nature, ce phénomène échappe à toute velléité de contrôle. The End of Control, « la fin du contrôle », c’est d’ailleurs le titre du nouveau « blook » (livre-blog) de Gerd Leonard, futuriste émérite de la musique, sur l’avenir de cette dernière. Les grandes corporations n’ont plus la main. Tout le système de référents hiérarchisés qui prédomainait jusque là est en train d’exploser. La machine s’emballe. Plus personne ne contrôle plus rien.

En revanche, de nouvelles formes de solidarité sociétale se développent, en partie grâce à Internet. Le public achète peut-être de moins en moins de CD mais il n’hésite plus, aujourd’hui, à soutenir les artistes en développement en amont, financièrement, sur le modèle de la souscription ou via des plateformes comme Spidart.com. Je ne doute pas que des passerelles seront jetées entre ces nouveaux acteurs du financement de la production et les labels indépendants de la nouvelle génération.

L’industrie musicale a déjà perdu le monopole de la distribution. Elle est probablement en train de perdre désormais celui de la production. Le peuple a le blues et ne respecte plus les anciennes règles. En même temps, un monde nouveau est en train de naître, dans lequel tout reste à inventer. Ce qui me permet de terminer cette longue complainte sur un message d’espoir.

http://www.zdnet.fr/blogs/2007/10/30/blues-de-la-musique-et-blues-du-peuple/

Une pensée sur “Blues de la musique, blues de la société, blues du peuple”

  1. Il y a tellement de sujets passionants dans cet article. Commençons par le commencement.

    « Surveillons, filtrons, punissons […] avec pour seul souci de préserver l’ordre établi ».
    L’être humain n’aime pas le changement! Et les nantis encore moins! « L’internet est illégal », avait même scandé Sarko l’année dernière. La nouvelle technologie de l’information boulverse les habitudes et ceux qui sont assit sur leur trésors freinent des quatres fers l’arrivée de ce changement qu’ils ont tant de mal à contrôler. On touche du doigt là où ça fait mal. D’où la répression.

    « Dans ce contexte d’ébranlement intérieur, face aux incertitudes de l’avenir, la musique est un refuge. […] Elle est aussi une culture. »
    Encore quelque chose de profond. On touche toujours au coeur de l’âme humaine: sa culture.

    « Et une relation “de pair à pair” s’instaure entre eux [les artistes] et le public, […] qui dessine les contours d’un nouveau contrat social. »
    Voilà une idée interessante. Cette notion de contrat sociel qui s’affranchie d’intermédière, un peu comme dans une démocratie directe qui s’affranchie d’hommes politiques. N’est-ce pas ce dont ils ont le plus peur justement?! Que l’on n’ai plus besoin d’eux?!

    « La naissance du peer-to-peer n’est pas anecdotique. C’est un mode de relation et d’organisation participatif, qui remet toutes les hiérachies à plat et qui, nous le pressentons bien, en tant que citoyens de la nouvelle société de l’information, est l’embryon des modes d’organisation hyperdémocratique des sociétés du futur, pour peu que nous nous donnions la peine de les construire. »
    On en vient bien à une nouvelle(?) forme de démocratie (ici l’hyperdémocratie) qui s’appuie sur les nouvelles technologies de l’information. En clair on a enfin les moyens techniques pour réaliser une démocratie qui s’affranchie des distances géographiques.

    « Dans notre métier, où 20 % des artistes génèrent 80 % des revenus, si ceux qui rapportent de l’argent quittent le navire, les labels vont se retrouver à ne faire que du développement »
    On retourne ici dans le concret du quotidien: le partage des richesses. Et comme d’habitude les plus productifs ne veulent pas partager avec les autres… Trop humain en somme!

    « Mais ce qu’on nous vend en réalité, c’est une culture de sexagénaires, un monde de sexagénaires, des valeurs de sexagénaires, du réchauffé, du déjà vécu, le modèle d’une société figée dans une sorte d’adolescence éternelle et tardive »
    Ben oui, car les sexagénaires sont ceux qui sont au pouvoir aujourd’hui. Et ce qui est bon pour eux devrait l’être pour tout le monde. Et ils ont les moyens de l’imposer.

    « un monde nouveau est en train de naître, dans lequel tout reste à inventer »
    Disons que les moyens techniques sont là, mais on n’a pas encore l’habitude de s’en servir correctement. Mais les jeun’s apprennent très vite ;-)!

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