“Pourquoi la guerre ?”

C’est un extrait d’une lettre écrite par Freud à Albert Einstein en 1933 pour la SDN. J’ai marqué en rouge les points qui me semblent importants.

Tout cela est exact et paraît même si incontestable qu’on en est réduit à s’étonner qu’un accord unanime de l’humanité n’ait point encore banni la guerre. On peut évidemment discuter l’un ou l’autre de ces points et se demander, par exemple, si la communauté ne doit pas avoir, elle aussi, un droit sur la vie de l’individu ; on ne saurait condamner au même titre tous les germes de guerre ; tant qu’il y aura des empires et des nations décidées à ex-terminer les autres sans pitié, ces autres-là doivent être équipés pour la guerre. Mais nous avons hâte de passer sur tous ces problèmes, ce n’est point la discussion à laquelle vous entendiez m’engager. Je veux en arriver à autre chose. Je crois que le motif essentiel pour quoi nous nous élevons contre la guerre, c’est que nous ne pouvons faire autrement. Nous sommes pacifistes, parce que nous devons l’être en vertu de mobiles organiques. Il nous est désormais facile de justifier notre attitude par des arguments.
Voilà qui ne va pas sans explication. Et voici ce que j’ajoute depuis des temps immémoriaux, l’humanité subit le phénomène du développement de la culture. (D’aucuns préfèrent, je le sais, user ici du terme de civilisation.) C’est à ce phénomène que nous devons le meilleur de ce dont nous sommes faits et une bonne part de ce dont nous souffrons. Ses causes et ses origines sont obscures, son aboutissement est incertain, et quelques-uns de ses caractères sont aisément discernables. Peut-être conduit-il à l’extinction du genre humain, car il nuit par plus d’un côté à la fonction sexuelle, et actuellement déjà les races incultes et les couches arriérées de la population s’accroissent dans de plus fortes proportions que les catégories raffinées. Peut-être aussi ce phénomène est-il à mettre en parallèle avec la domestication de certaines espèces animales ; il est indéniable qu’il entraîne des modifications physiques ; on ne s’est pas encore familiarisé avec l’idée que le développement de la culture puisse être un phénomène organique de cet ordre. Les transformations psychiques qui accompagnent le phénomène de la culture, sont évidentes et indubitables. Elles consistent en une éviction progressive des fins instinctives, jointe à une limitation des réactions impulsives. Des sensations qui, pour nos ancêtres, étaient chargées de plaisir nous sont devenues indifférentes et même intolérables ; il y a des raisons organiques à la transformation qu’ont subie nos aspirations éthiques et esthétiques. Au nombre des caractères psychologiques de la culture, il en est deux qui apparaissent comme les plus importants :l’affermissement de l’intellect, qui tend à maîtriser la vie instinctive, et la réversion intérieure du penchant agressif, avec toutes ses conséquences favorables et dangereuses. Or les conceptions psychiques vers lesquelles l’évolution de la culture nous entraîne se trouvent heurtées de la manière la plus vive par la guerre, et c’est pour cela que nous devons nous insurger contre elle ; nous ne pouvons simplement plus du tout la supporter ; ce n’est pas seulement une répugnance intellectuelle et affective, mais bien, chez nous, pacifistes, une intolérance constitutionnelle, une idiosyncrasie en quelque sorte grossie à l’extrême. Et il semble bien que les dégradations esthétiques que comporte la guerre ne comptent pas pour beaucoup moins, dans notre indignation, que les atrocités qu’elle suscite.

Et maintenant combien de temps faudra-t-il encore pour que les autres deviennent pacifistes à leur tour  ? On ne saurait le dire, mais peut-être n’est-ce pas une utopie que d’espérer dans l’action de ces deux éléments, la conception culturelle et la crainte justifiée des répercussions d’une conflagration future, — pour mettre un terme à la guerre, dans un avenir prochain. Par quels chemins ou détours, nous ne pouvons le deviner. En attendant, nous pouvons nous dire : Tout ce qui travaille au développement de la culture travaille aussi contre la guerre.
Je vous salue très cordialement et si mon exposé a pu vous décevoir, je vous prie de me pardonner.

Votre Sigmund Freud

Le texte integral …

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4 réponses à “Pourquoi la guerre ?”

  1. job dit :

    L’idée est géniale car rassurante. L’évolution naturelle de l’Homme le porte a devenir pacifiste.
    Elle est bien plus solide que celle qui consiste à croire que l’Homme apprend de ses erreurs et que donc après la première guerre mondiale, il n’y aura pas de seconde guerre mondiale !
    Par contre je trouve par les arguments de la démonstration très percutants.
    Je vais relire cela et voir si il n’y pas d’autres textes sur le même sujet.

  2. Cento dit :

    Tout ce que je retiens, c’est que plus la culture avance, plus la guerre recule. Mais le problème soulevé par Freud est édifiant : les gens cultivés font moins d’enfants, et du coup les gens les plus incultes (qui se reproduisent comme des lapins) deviennent les plus nombreux. Ce qui est très génant dans une démocratie où la voix du plus grand nombre domine! Car des incultes sont plus promptent à partir en guerre sous la pression des démagogues!

  3. eclos dit :

    Heu, bin , si la guerre n’est plus armée, elle n’en devient pas moins guerre: les luttes pour le pouvoir laissent place aux guerres pour le terrain…
    Combien de personnes encore pâtiront d’un manigance ou d’un jalousie …
    Ce sont des guerres à petits moyens mais des guerres tout de même …
    Je pense que pour évoluer, l’espèce à besoin de se mesurer aux autres, donc d’entrer en conflit.
    Le pacifisme total (bouddhiste à l’extrême ?) c’est l’extinction de l’espèce!

  4. Cento dit :

    Oui c’est vrai mais cela peut revétir des formes moins violentes. La guerre économie est déjà un début (le doux commerce comme le disait déjà Montesquieu), au moins on ne viole pas systématiquement les femmes au passage… Après plus les gens seront cultivés, plus la violence les repoussera, même s’ils seront toujours amener à des guerres intellectuelles. Confronter ses opinions aux autres est une bonne chose, les exprimer avec ses poigs en est une autre!!!
    En fait pacifique veut surtout dire non-violent. Après tu peux te battre sans violence comme gandhi (qui a fini tout de même assassiné!).

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